Silent Dial

(video - 18’30’’ - 2002 - diffusion sur écran unique)

 

 

La première image était celle d’une forêt dévastée. La deuxième, étrangement calme, représentait un plateau de petit déjeuner fossilisé par la poussière, elle était tirée d’un désastre plus bruyant (les attentats du 11 septembre). Le sujet n’était pas délimité à priori, cela restait notre environnement au sens large. La foule des gens et des signes, la grande ville avec son aspect machinal. Le point de départ consistait en un plan qui montrait des gens égarés dans un centre commercial, en train de se repérer sur la carte du labyrinthe, un panneau lumineux surexposé dont les inscriptions demeuraient invisibles. Seuls les attitudes et les gestes des gens, associés à l’ambiance sonore, permettaient de décrypter la situation. Au cours du montage, ce plan des gens égarés dans le centre commercial se mettait à fonctionner comme une métaphore de notre monde. Les images de pub appartiennent au même monde, je n’avais pas besoin de montrer le décor lui même, ni la marchandise qu’il contenait, mais plutôt des corps surexposés. C’était comme une cosmogonie urbaine réduite à quelques signes, une sorte de nœud nerveux constitué par le réseau de transport en commun drainant les foules. Le panneau lumineux devenait un écran, ou si l’on veut une porte vidéo, une table d’information sur laquelle venaient s’inscrire quelques fragments extraits de la même galaxie, et d’autres qui venaient d’ailleurs.

 

 

 

Silent Dial - 2002 (captures d'écran)

 

 

Il y avait une séquence avec une image des camps en Bosnie, juste une image très seule que presque personne, semble-t-il, n’avait vue. Trois plans, avec quelques encarts de texte, le son des pas, de la foule en marche dans l’obscurité des couloirs. Solitude de l’histoire ? Les années 90 avaient commencé sous le signe de l’absence d’image avec la guerre du Golfe, et avec des guerres à la porte de l’Europe, à la fois proches et lointaines. Et puis de l’autre côté, nous, ou plutôt, il ou elle, vaguement paumés et surexposés dans le labyrinthe de nos centres commerciaux, dans le surchoix de la gamme des chaussures de sport ou du dernier modèle de portable. J’ai tenté de traduire cette impression, ce sentiment de l’ici et de l’ailleurs, cette contemporanéité des événements, cette présence de la guerre, ces va et vient permanents, ces désastres bien réels qui viennent hanter le présent…C’était une période étrange, après l’intervention en Afghanistan et quelques mois avant que les américains débarquent en Irak.

L’année d’avant, ça s’était donc terminé avec le 11 septembre.  La vidéo se terminait ainsi avec quelques plans au cours desquels on passait du blanc de la pub au nuage noir de poussière qui recouvrait Manhattan. Quand au WTC, n’était-il pas le centre commercial par excellence ? C’était un point d’arrivée de cette vidéo, je me retrouvais avec ce plan des gens pris au milieu de la poussière qui envahissait tout. Rétrospectivement, on pourrait dire que le problème « un corps ou plusieurs et si possible tout le reste dans le même champ », pouvait aussi arriver comme cela !

 

 

 

Silent Dial - 2002 (captures d'écran)

 

 

Il y avait une dernière partie, mais qui ne parlait plus que de vidéo et de montage, d’un montage infini qui n’était pas assignable à une situation, à une narration, ni à un lieu ou à un corps préexistants, mais renvoyait à cette possibilité pure de circulation des signes. Les associations se produisaient par la couleur, l’image et le texte. C’était un montage non-narratif rapide, débordant, le spectateur pouvait difficilement en avoir une appréhension entière en une seule vision.

 

J’ai abordé rapidement certains aspects généraux du montage dans la rubrique Japan, à travers deux grandes lignes, conjonctive et disjonctive. Ce montage vidéo se situait clairement sur la ligne disjonctive, les fragments (que j’avais parfois prelevés sur Internet et à la télévision ou enregistrés moi-même) produisaient des chocs, se heurtaient parfois très violemment  les uns avec les autres. Un peu comme les mots « dissonance » ou « discordance » traduisent la coexistence de lignes sonores qui s’opposent, entrent en conflit, en dissension l’une avec l’autre.

 

Il s’agit simplement d’inclinations ou d’oppositions entre les éléments, d’une logique des interactions. Dans ce sens, l’intérêt de la question du montage, c’est que celle-ci n’est pas du tout spéficique. En fait, on la retrouve à tous les étages des activités humaines et de l’évolution cosmique. J'essaierai plus tard d'examiner d'une façon plus abstraite quelques aspects de cette question.

 

Rien n'est plus concret que les images, que les relations que celles-ci peuvent tisser en elles-mêmes, entre elles et avec le langage. Curieusement, les images m'incitent parfois à des pensées très abstraites. Est-ce parce qu'elles ne sont pas vraiment des signes, qu'elles n'ont pas cette propriété univoque et délicieusement vague du langage ? Le mot "escalier" par exemple, ne signifie pas autre chose que ce qu'il désigne par convention, mais ne traduit rien des caractéristiques particulières de cet escalier là, dans tel immeuble, dans telle rue, etc. Le langage et l’écriture s’avèrent inefficaces lorsqu’il s’agit de fournir une description à laquelle on puisse se fier. Il est peu probable que la description littéraire d’un visage puisse permettre de reconnaître quelqu’un dans la foule. D’où par exemple les systèmes de reconnaissance automatisés, via des logiciels capables de comparer les images stockées en mémoire avec celles transmises par une caméra. 

Toute notre grammaire, ou si l'on préfère l'ensemble de nos outils cognitifs, dépend de montages entre l'image et le langage, image et logique. Il n'y a pas de grammaire olfactive, sonore, etc, qui permette de cartographier l'univers. Je renvoie ici à un texte de William Ivins concernant notre histoire logique et visuelle (La rationnalisation du regard, reproduit dans la rubrique Nexus)...